Et si on parlait d’amour ?
Enquête et quête de contact humain.
Inutile de dire que tout le monde a besoin d’amour, c’est une lapalissade. Ceux qui en manquent, ceux qui en ont déjà et en veulent plus, tout le monde veut de l’amour. Tout le monde, et surtout les jeunes, particulièrement la génération Covid, ceux qui, prépubères, ont été confrontés à l’absence de contact humain.
À l’âge où l’on découvre son corps et l’autre, ils ont découvert ce dernier à travers une plaque de verre,un PC, un smartphone, seul lien avec l’autre, avec l’extérieur, en période de pandémie. Aujourd’hui, on commence à s’intéresser à eux. Certains dépensent une énergie folle sur les réseaux sociaux, à la recherche de « likes », de « j’aime », de cœurs virtuels, véritables sources de dopamine qui remplacent un regard, une main sur l’épaule ou même un baiser. Des challenges parfois dramatiques, allant jusqu’au suicide en direct, pour exister et laisser une trace numérique.
Les études scientifiques et sociologiques les plus récentes confirment en effet une nette tendance à la « récession sexuelle » chez les jeunes, caractérisée par un recul de l’âge du premier rapport sexuel et une baisse globale de l’activité sexuelle. L’enquête nationale de référence publiée par l’Inserm, menée avec l’ANRS, ainsi que les différents baromètres de l’IFOP, mettent en avant plusieurs réalités chiffrées et pistes d’explication de ce phénomène : • 18,2 ans chez les jeunes femmes • 17,7 ans chez les jeunes hommes Le mouvement #MeToo, le Covid, les plateformes de streaming et les jeux vidéo participent à cette évolution. Mais il faut aussi prendre en compte la hausse de l’anxiété sociale, de la fatigue et des symptômes dépressifs après les crises successives chez les étudiants, autant de facteurs susceptibles d’affecter fortement la libido et l’envie de faire des rencontres.
Les jeunes, mais aussi les adultes, sont touchés par ce phénomène qui dépasse les générations et concerne tout le monde. Pour certains, la solitude est lourde à porter. Pourtant, on préférera souvent distribuer rapidement un « like » ici, un emoji là, envoyer un SMS, plutôt que de passer un appel ou de se donner rendez-vous dans un café pour croiser un regard, entendre une voix et discuter. Au point que, petit à petit, on perd l’habitude de la rencontre et l’on ne sait plus faire sans écran.
Parler d’amour, de contact humain, de lycéens et de solitude, tels sont les thèmes abordés par deux premiers films réalisés par deux femmes.
Le premier, La Gradiva, de Marine Atlan, est sorti il y a une semaine. Présenté à la Semaine de la Critique lors du dernier Festival de Cannes, il y a remporté le Grand Prix.
Une histoire simple, une classe de lycéens part en voyage scolaire à Naples avec son professeur de latin pour visiter les ruines de Pompéi.
Les lycéens vont éprouver, l’un après l’autre, des émotions fortes, mêlant désir, colère et séduction. À l’approche de la fin du lycée, ils s’interrogent sur leur identité. La découverte des corps pétrifiés leur procure un vertige qui va profondément les rapprocher. Éloignés de leur quotidien, confrontés à la beauté des ruines et à leur avenir, ils vont se laisser submerger par leurs émotions. À leur retour, ils seront transformés et unis par cette expérience.
Le deuxième film, No Wifi, est celui de la réalisatrice Natasha Mashkevich, sorti il y a trois semaines.
Un huis clos en noir et blanc, dans un hôtel, où se rencontrent deux personnes, un homme et une femme, que tout oppose.
Dans une société hyperconnectée, la solitude est omniprésente. C’est ce que souligne Natasha Mashkevich, privés de Wi-Fi et d’écrans, les deux protagonistes vont être contraints de dialoguer. La nuit devient le théâtre de désaccords, d’échanges philosophiques et de confrontations entre des visions opposées du monde. In fine, une reconnexion à l’autre, à l’humain, s’opère. Car il devient de plus en plus difficile de communiquer au-delà de l’écran, et deux solitudes peuvent, le temps d’une nuit, s’écouter et s’apprivoiser.
Ces deux premiers films sont à encourager, ils sont encore en salle.
Le cinéma est encore un lieu de contact, où l’on est proche de l’autre, où l’on peut aussi lui prendre la main, l’embrasser, puis regarder dans la même direction.
Emmanuel Racca
